Du 1er au 3 avril 2026 s’est tenu un colloque à CY Cergy Paris Université sur l’invisibilisation des récits d’expérience par les institutions, organisé par les trois auteurs de cette notice.

Lors de ce colloque, le panel « Soins narratifs », modéré par Cathy Dissler (ref 1), a soumis à l’épreuve du réel la promesse fondatrice de la médecine narrative telle que Rita Charon l’a conceptualisée à Columbia : que les institutions de soin peuvent apprendre à recevoir avec compétence les récits que les patients donnent d’eux-mêmes. Ce que les trois intervenants, Alex Lehoux, Jérôme Stephan et Priscille Ahtoy, ont montré, chacun depuis son angle disciplinaire, c’est que les résistances à cette écoute sont structurelles, et non accidentelles.

L’institution comme filtre. Toute organisation cherche à réduire l’incertitude, rappelle A. Lehoux (ref 2) : elle catégorise, elle normalise, pour finalement rendre lisible son action en premier lieu à ses propres yeux. Les récits traumatiques, forcément non linéaires, troués, ambivalents, résistent à cette logique et se voient soit suspectés, soit simplifiés. Ce filtre cognitif se redouble d’un filtre social : l’accès à la parole légitime en santé est inégalement distribué selon les positions symboliques. Un médecin malade sera davantage entendu qu’une femme de petite condition sociale. L’invisibilisation des récits n’est donc pas seulement une défaillance de l’écoute : c’est un rapport de force qui s’instaure au sein même de l’institution.

L’institution produit le silence en amont. Plus troublant encore : la structure institutionnelle est intériorisée par le sujet lui-même, qui censure son propre récit avant même de le formuler. Une patiente atteinte d’un cancer s’interdit de parler de sa sensation de « joie cellulaire » de peur d’être mal jugée. Une autre passe du registre guerrier attendu (se battre contre la maladie) à ce qui vibre en elle : une cabane en lisière de forêt. Face au récit prescrit imposé par le cadre normatif, J. Stephan défend l’émergence d’un récit souverain : celui que le sujet construit pour lui-même, hors cadre, et qui peut en retour déstabiliser et reconfigurer l’institution elle-même.

Reconfigurer l’institution : possibilités et conditions. Le déplacement nécessaire est décisif : il ne s’agit plus de demander au sujet de « mieux dire », mais à l’institution d’apprendre à « mieux écouter ». Les dispositifs existants (biographie hospitalière, chaires de médecine narrative) en apportent la preuve de concept, mais leur dépendance aux financements privés en limite structurellement la portée universelle, indique P. Athoy (ref 4). La médecine narrative ne peut tenir ses promesses qu’à condition de se penser comme un projet politique au sens plein du terme. D’autre part, elle n’est pas une simple réforme pédagogique interne aux soignants, mais elle place l’expérience de la maladie, qu’elle soit rapportée par le professionnel de santé, le patient ou l’accompagnant, au cœur d’une éthique du care.

Ouverture. Ce constat dépasse largement le seul champ médical. Il rejoint ce que l’ensemble du colloque avait mis en évidence depuis d’autres terrains (école, université, structures d’accueil des publics migrants), à savoir que le récit n’est pas un ornement de la vie sociale, il en est une condition de possibilité. C’est pourquoi la question d’un droit à l’écriture, adossé à un service public pour garantir son effectivité, esquissée en clôture de cette matinée, engage une conception du lien social dans laquelle chaque sujet, quelle que soit sa position, disposerait d’un droit réel à se constituer comme narrateur de sa propre expérience… et à être entendu comme tel.

Auteur-e-s : Charles Autheman (Consultant, délégué de la Fondation pour l’écriture, Collectif Le 106), François Germinet (CY Cergy Paris Université, Collectif Le 106), Anne-Marie Petitjean (CY Cergy Paris Université) – Contact : francois.germinet@cyu.fr

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Liens pour en savoir plus :

  • Site du colloque : https://heritages.cyu.fr/version-francaise/evenements/fil-dactualite/colloque-invisibilisation-des-recits-dexperiences-par-les-institutions
  • Les rencontres du Réseau de Soins Narratifs les 26 et 27 mai 2026, Columbia Global Center à Paris : https://www.fabula.org/actualites/133885/la-creativite-en-soins-narratifs-reson.html.
  • Site du collectif Le 106 : https://le-106.org/

Bibliographie :

  1. Cathy Dissler, Pour une éthique de la dépendance ; Le cas de trois romans contemporains français sur la vieillesse en institution, pages 165 à 179, Gérontologie et société 2024/1 vol. 46/ n° 173
  2. Alex Lehoux, doctorante à l’UPEC, communication avril 2026.
  3. Jérôme Stephan, Ce que Ricœur ne dit pas, et que la narrathérapie existentielle permet de penser (avril 2026) ; https://substack.com/home/post/p-193151243
  4. Priscilla Ahtoy, Breaking barriers: Equipping mental health professionals to address intersectional issues in care through the case study of a young non-white woman’s trajectory as French language instructor and representative ; Ethics, Medicine and Public Health, Volume 32, 2024, 100987

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